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Carey Price au Centre Bell : l’héritage dépasse les victoires
L’hommage du 10 novembre ne servira pas seulement à saluer le plus grand total de victoires d’un gardien du Canadien. Il peut aussi remettre en ordre une histoire où Plante, Dryden, Roy et Price ont porté quatre définitions très différentes du poste.
À Montréal, on raconte souvent l’histoire des gardiens comme une ligne droite: Jacques Plante, Ken Dryden, Patrick Roy, Carey Price. Quatre noms, quatre légendes, une tradition. C’est vrai, mais c’est trop simple. L’hommage prévu pour Price au Centre Bell, le 10 novembre 2026, offre une meilleure occasion: comprendre que chacun a répondu à une attente différente de son époque.
Price entrera au Temple de la renommée le 9 novembre à Toronto, puis son nom sera ajouté au Ring of Honor du Centre Bell le lendemain, avant le match contre le Wild du Minnesota. Le geste est mérité. Mais il doit raconter davantage que 361 victoires, un record de concession. En plaçant Price aux côtés de Plante, Dryden et Roy, la cérémonie peut surtout éviter de réduire quatre époques à un palmarès: elle rappelle que le Canadien n’a pas toujours demandé la même chose à son gardien, et que l’héritage de Price se mesure aussi à la responsabilité qu’il a assumée dans des équipes moins complètes. Il doit rappeler comment le Canadien a longtemps demandé à ses gardiens non seulement d’arrêter des rondelles, mais de définir le ton de l’équipe.
EN 30 SECONDES
Jacques Plante a fait du gardien un innovateur: il a forcé le hockey à prendre la sécurité et la technique au sérieux.
Ken Dryden a incarné la stabilité d’une dynastie; ses succès disent beaucoup sur lui, mais aussi sur la machine qui jouait devant lui.
Patrick Roy a transformé le gardien en vedette capable de changer le scénario d’une série à lui seul.
Carey Price a porté une responsabilité différente: être le point d’équilibre d’équipes souvent moins complètes que celles des grandes années du Canadien.
Son hommage devrait donc célébrer un héritage, sans prétendre que quatre époques incomparables se résument à un classement.
PLANTE, LE GARDIEN QUI A CHANGÉ LE MÉTIER
Le premier réflexe est de parler des cinq Coupes Stanley consécutives de 1956 à 1960. Elles comptent, évidemment. Mais Jacques Plante a laissé une trace plus profonde encore: il a aidé à déplacer les frontières du poste.
Son masque, adopté de façon durable après une blessure au visage en 1959, n’était pas une invention sortie de nulle part et Plante n’a pas été le premier gardien à en porter un. La nuance est importante. Son poids historique vient plutôt de l’acceptation qu’il a imposée à l’élite professionnelle. Le gardien ne devait plus prouver son courage en encaissant un tir au visage sans protection. Il pouvait protéger sa santé, voir le jeu, organiser sa défense et demeurer le meilleur possible.
C’est ce qui fait de Plante un pionnier plus intéressant qu’une simple statue de chiffres. Ses 314 victoires avec le Canadien ont longtemps représenté le sommet de la concession, jusqu’à ce que Price le dépasse le 12 mars 2019. Le total confirme sa longévité dans une période dominante; il ne prouve pas, à lui seul, qu’il aurait dominé tous les contextes modernes. Ce qui compte, c’est qu’il a donné au gardien une nouvelle légitimité technique et professionnelle.
DRYDEN, LE CALME D’UNE INSTITUTION
Ken Dryden est souvent résumé par une image parfaite: grand, impassible, presque détaché du chaos. Cette image n’est pas fausse, mais elle risque de nous faire oublier le cadre dans lequel elle a pris forme.
Dryden a remporté six Coupes Stanley en huit saisons complètes avec Montréal. Il a aussi gagné le trophée Conn-Smythe en 1971 avant même d’être officiellement recrue la saison suivante. Ce parcours est immense. Toutefois, les chiffres de victoires et de championnats ne peuvent pas être séparés d’un Canadien qui possédait alors une profondeur que peu d’équipes de l’histoire ont égalée: Guy Lafleur, Larry Robinson, Serge Savard, Yvan Cournoyer, Bob Gainey et plusieurs autres.
Ça ne réduit pas Dryden; ça précise sa mission. Montréal n’avait pas besoin d’un gardien qui transforme chaque match en numéro de sauvetage. Il fallait un gardien qui stabilise une équipe déjà capable d’étouffer l’adversaire, de gagner la bataille territoriale et de marquer en vagues. Son calme était une force institutionnelle. Il ne faisait pas seulement les arrêts; il empêchait l’incertitude de s’installer dans un groupe qui s’attendait à gagner.
C’est une différence essentielle avec Price. Dryden représentait la continuité d’un empire. Price, lui, a souvent représenté l’espoir de le reconstruire.
ROY, QUAND LE GARDIEN DEVIENT LE SPECTACLE
Patrick Roy a fait basculer la perception une autre fois. Avec lui, le gardien du Canadien n’était plus seulement un spécialiste fiable ou le dernier rouage d’une grande équipe: il devenait une vedette qui pouvait avaler une série.
Ses deux Coupes à Montréal, en 1986 et en 1993, ainsi que ses deux trophées Conn-Smythe avec le club, résument bien cette idée. En 1986, il a offert à une équipe jeune une base qui dépassait ses années. En 1993, il a été l’axe d’un parcours qui demeure indissociable des prolongations, des retours improbables et de cette conviction que Roy pouvait voler un match avant qu’il ne se dérobe.
Il faut toutefois résister à une simplification: Roy n’a jamais gagné seul. Une Coupe exige une défensive, des buts importants, un avantage numérique qui livre au bon moment et un vestiaire capable de survivre à la pression. Mais Roy a changé l’échelle de ce qu’un partisan croyait possible devant le filet. Avec son style papillon, son aplomb et son goût du grand moment, il a fait du gardien le centre dramatique du hockey montréalais.
C’est aussi pourquoi le souvenir de Roy demeure si puissant: il n’est pas seulement celui d’un gagnant. Il est celui d’un gardien qui imposait sa personnalité à la soirée.
PRICE, LE REMPART D’UNE ÉQUIPE IMPARFAITE
Carey Price arrive au bout de cette filiation avec un fardeau différent. Il n’a pas eu devant lui la dynastie de Dryden. Il n’a pas non plus joué la totalité de sa carrière dans une équipe construite pour gagner chaque printemps. Son Canadien a connu des années solides, parfois excellentes, mais souvent une attaque trop mince ou une profondeur trop fragile pour accompagner son gardien jusqu’au bout.
La saison 2014-2015 résume cette réalité. Price a terminé avec une fiche de 44-16-6, une moyenne de buts alloués de 1,96, un pourcentage d’arrêts de,933 et neuf blanchissages. Il a remporté le Hart, le Vézina, le Ted-Lindsay et le Jennings. Ces données disent qu’il a été exceptionnel; elles ne démontrent pas mathématiquement qu’il a porté seul le Canadien. Elles comptent parce qu’elles montrent l’ampleur de son avance dans une saison où il a été reconnu à la fois par les journalistes, les directeurs généraux et ses pairs.
Son record de 361 victoires, ses 712 matchs et ses 19 304 arrêts avec Montréal parlent de durée autant que de sommet. Il a disputé son dernier match dans la LNH le 29 avril 2022, mais son parcours reste lié à la finale de 2021: une équipe qui a trouvé des réponses collectives, oui, mais dont la confiance partait d’un gardien redevenu monumental.
À mon avis, c’est là que l’hommage doit être le plus juste. Price n’est pas moins grand parce qu’il n’a pas gagné une Coupe à Montréal. Il représente plutôt l’époque où l’on demandait au gardien d’être le rempart, le calme et parfois la marge d’erreur d’une formation incomplète.
LA NUANCE
La meilleure objection est évidente: les Coupes Stanley demeurent la mesure ultime, et Dryden comme Roy possèdent un avantage impossible à contourner. C’est vrai. Un héritage montréalais ne peut pas ignorer les bannières.
Mais compter seulement les championnats avantage les gardiens servis par les meilleures structures d’équipe et par les époques les plus favorables. À l’inverse, glorifier Price comme s’il avait tout fait seul effacerait le travail de ses coéquipiers et des entraîneurs. La comparaison la plus honnête ne cherche pas à couronner un seul numéro un: elle mesure ce que chaque gardien était appelé à résoudre.
CE QU’ON SURVEILLE
La cérémonie du 10 novembre: le Canadien choisira-t-il de raconter Price seulement par ses records, ou par son influence sur une génération de partisans?
La place accordée à la finale de 2021, qui reste le meilleur rappel collectif de ce que Price pouvait élever dans un groupe.
La réaction des anciens gardiens et des jeunes joueurs présents: elle dira si Price est déjà perçu comme une figure historique ou encore comme un souvenir trop proche.
Le prochain gardien capable de s’établir à Montréal: son défi ne sera pas de devenir le prochain Price, mais de répondre à l’attente de son propre temps.




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